Le 16 septembre dernier, Madame Koenders, dans un événement organisé par le Bien public, a répondu aux questions des lecteurs de ce journal. Pami les questions qui lui ont été posées, une portait sur le soutien à un éventuel candidat pour les Présidentielles. Elle a ainsi exprimé le souhait d’éviter un duel entre les candidats des deux extrêmes, LFI et RN. Notre camarade Issam, lui répond.
« Madame Koenders,
Avant de mettre en garde contre la « radicalité », peut-être faudrait-il commencer par regarder le bilan de cette social-démocratie qui, depuis des décennies, s’est progressivement éloignée de ce qui constituait historiquement le socle de la gauche.
En 2012, après cinq années de Sarkozy, beaucoup d’électeurs de gauche avaient placé leurs espoirs dans François Hollande. Ils pensaient retrouver une politique favorable au monde du travail, aux services publics et à une meilleure répartition des richesses.
Qu’ont-ils obtenu ?
Le CICE et ses milliards d’allègements accordés aux entreprises, puis le pacte de responsabilité et la poursuite assumée d’une politique de l’offre. La réforme Touraine des retraites, avec l’allongement progressif de la durée de cotisation jusqu’à 43 annuités. Puis la loi El Khomri, qui a profondément bouleversé le droit du travail.
Et lorsqu’une partie du monde du travail est descendue dans la rue, contre cette politique d’un gouvernement qui se disait socialiste, elle s’est retrouvée confrontée à un maintien de l’ordre dont certaines pratiques ont été sévèrement documentées et critiquées par les organisations de défense des droits humains.
Ajoutons à cela l’état d’urgence, les restrictions aux libertés publiques et même cette incroyable proposition de déchéance de nationalité pour des binationaux nés français, portée par François Hollande avant d’être finalement abandonnée.
Et il y a un autre bilan qu’il est intéressant de rappeler aujourd’hui à une maire qui dénonce régulièrement l’insuffisance des dotations de l’État aux collectivités.
Entre 2013 et 2017, sous François Hollande, la part forfaitaire de la dotation globale de fonctionnement a diminué de 11,2 milliards d’euros. Les concours financiers de l’État aux collectivités sont passés de 58,2 à 47,1 milliards d’euros : –19 %.
Aujourd’hui, la Ville de Dijon rappelle elle-même qu’elle est historiquement défavorisée en matière de DGF : 160 € par habitant en 2023 contre 217 € en moyenne pour les communes de plus de 100 000 habitants, soit un manque estimé entre 9 et 10 millions d’euros par rapport à cette référence.
On peut parfaitement dénoncer cette situation. Mais il faut alors aller jusqu’au bout du raisonnement : l’une des plus importantes cures de réduction des dotations aux collectivités de ces dernières années a précisément été décidée sous un gouvernement socialiste.
C’est aussi cela, le bilan de cette « gauche de gouvernement ».
Et pendant ce temps, à force de reprendre une partie du vocabulaire sécuritaire de la droite et de l’extrême droite, de déplacer constamment le débat public sur leurs terrains et d’abandonner progressivement la question sociale, on finit par banaliser leur grille de lecture plutôt que de lui opposer une alternative.
Puis on s’étonne de leur progression.
On pourrait pourtant attendre autre chose d’un parti qui porte encore le mot « socialiste ».
Le mariage pour tous constitue incontestablement une grande avancée progressiste du quinquennat Hollande. Mais sur les questions économiques et sociales, quel contraste entre les attentes suscitées en 2012 et la politique finalement menée !
Et c’est là que la Cité internationale de la gastronomie devient, à mes yeux, une illustration locale du même logiciel : partir de l’offre, investir massivement en espérant que l’activité économique et commerciale suivra ensuite, plutôt que de commencer par les besoins réels de la population et de construire la politique publique à partir d’eux.
Alors parlons justement de cette fameuse « radicalité ».
Radical vient de « racine ». Une politique radicale cherche les causes d’un problème pour agir dessus, plutôt que de passer son temps à réparer ses conséquences.
Pourquoi les travailleurs s’appauvrissent-ils ? Pourquoi le logement devient-il inaccessible ? Pourquoi les services publics reculent-ils ? Pourquoi une partie toujours plus importante de la richesse se concentre-t-elle ? Pourquoi une partie de la population ne croit-elle plus à la capacité de la politique à transformer réellement sa vie ?
On peut évidemment être en désaccord sur les réponses. Mais refuser de poser ces questions structurelles et appeler ensuite « radicalité » toute volonté de remettre en cause les mécanismes qui les produisent, ce n’est plus vraiment transformer la société : c’est gérer l’existant.
C’est précisément le désaccord de fond que j’ai avec cette orientation du Parti socialiste.
Votre soutien passé à l’orientation de Nicolas Mayer-Rossignol permet d’ailleurs de comprendre où vous vous situez dans les débats internes du PS. C’est parfaitement légitime. Mais assumons alors le débat politique pour ce qu’il est.
Le problème de la gauche n’est peut-être pas qu’elle serait devenue « trop radicale ».
La question que je poserais est plutôt celle-ci : à force d’abandonner la transformation sociale, d’accompagner la politique de l’offre et de reprendre une partie du logiciel sécuritaire de ses adversaires, une partie de la social-démocratie n’a-t-elle pas elle-même contribué à désarmer la gauche face à l’extrême droite ?
Parce qu’à force de traiter uniquement les conséquences sans jamais vouloir toucher aux causes, il ne reste finalement que deux possibilités : soit le pouvoir politique ne peut plus agir, soit il ne veut plus agir.
Dans les deux cas, c’est précisément là que devrait commencer le débat sur ce que signifie encore être de gauche ».
Issam, co-animateur du Groupe d’action de Longvic


