Ce 20 septembre, lors des deux rassemblements qui se sont déroulés à Dijon contre la loi permis de tuer, notre camarade Issam a pris la parole au nom de la France insoumise pour dénoncer cette loi scélérate.
La vidéo est à trouver ici, et la version texte en-dessous.
Bonne lecture/bon visionnage!
« Aujourd’hui, je suis là avec de la tristesse.
Mais surtout avec de la colère.
Et avant toute chose, je veux avoir une pensée pour toutes les familles de victimes réunies et mobilisées au sein de SAVE, Stop aux violences d’État, et les remercier d’avoir appelé à cette mobilisation.
Parce que derrière les chiffres, derrière les lois, derrière les débats politiques, il y a d’abord des vies, des familles et des proches.
Et si je suis en colère aujourd’hui, c’est aussi parce qu’on connaît déjà les conséquences de ce genre de politique.
En 2017, sous François Hollande et un gouvernement issu du Parti socialiste, la loi dite « Cazeneuve » a modifié les règles d’usage des armes par les forces de l’ordre avec l’article L.435-1.
Et les chiffres qui ont suivi sont têtus.
En 2016, la Police nationale avait tiré 140 fois sur des véhicules en mouvement.
En 2017 : 205 fois.
C’est une augmentation de plus de 46 % en seulement un an.
Et les conséquences humaines sont encore plus graves.
Entre juillet 2011 et février 2017, quatre personnes avaient été tuées lors de tirs policiers à la suite de refus d’obtempérer.
Entre mars 2017 et octobre 2022 : vingt-cinq personnes.
Et pour la seule année 2022 : treize morts.
Treize morts en une seule année.
Regardons ce qui se passe ailleurs.
En Allemagne, sur une période de dix ans, un seul tir policier mortel pour refus d’obtempérer a été recensé dans les données citées devant l’Assemblée nationale.
Un en dix ans en Allemagne.
Et chez nous, treize morts pour la seule année 2022.
Alors non, ce qui se passe en France n’est pas une fatalité.
Et aujourd’hui, qu’est-ce qu’on nous propose ? D’aller encore plus loin.
Une proposition de loi a déjà été adoptée par l’Assemblée nationale pour instaurer une présomption de légitime défense lorsque les forces de l’ordre utilisent leur arme.
Et politiquement, moi, j’appelle ça un permis de tuer.
Alors je pose une question très simple :
qu’est-ce qu’il nous faut de plus pour comprendre le danger ?
On a déjà modifié la loi en 2017.
On a vu les tirs augmenter brutalement.
On a vu le nombre de morts augmenter.
Alors à votre avis, qu’est-ce qui risque de se passer demain si on donne encore davantage le sentiment aux policiers qu’ils pourront sortir leur arme, tirer plus facilement et avoir beaucoup moins de comptes à rendre ?
On connaît déjà les conséquences que peut avoir une modification de la loi sur l’usage des armes.
Et cette fois, l’alerte ne vient pas uniquement des militants.
La Défenseure des droits elle-même alerte sur le risque qu’une telle présomption conforte certains policiers dans l’idée qu’ils pourront utiliser plus facilement leur arme.
Des magistrats, des avocats et des associations de défense des droits alertent également sur les conséquences d’une telle évolution.
Et il y a une autre réalité qu’on ne peut surtout pas sortir de cette discussion : celle du racisme et des discriminations.
Parce que lorsqu’on donne davantage de pouvoir à une institution, il faut aussi regarder comment ce pouvoir est exercé et sur qui il s’exerce.
Le Défenseur des droits l’a documenté : les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes avaient, dans son enquête de référence, vingt fois plus de probabilités d’être contrôlés que le reste de la population.
Alors ne faisons pas comme si les discriminations dans les rapports entre la police et une partie de la population étaient une invention.
Et les affaires continuent : l’affaire Michel Zecler, les policiers municipaux de Carcassonne, les vidéos et enregistrements qui font régulièrement apparaître des propos racistes, les groupes Facebook ou WhatsApp dans lesquels des policiers ont été identifiés tenant ou échangeant des propos racistes…
La liste est suffisamment longue pour qu’on ne puisse pas simplement détourner le regard.
Et une question essentielle demeure :
Que se passe-t-il lorsque ces comportements ne sont pas combattus avec suffisamment de fermeté ?
Que se passe-t-il lorsque certains agents peuvent avoir le sentiment qu’ils seront protégés, que les faits seront minimisés ou qu’ils ne seront pas sanctionnés ?
Parce qu’à partir de là, le problème n’est plus seulement de savoir ce qu’un policier pense individuellement.
Le problème, c’est le pouvoir que l’État lui donne.
Le pouvoir de contrôler.
Le pouvoir d’interpeller.
Le pouvoir d’utiliser la force.
Et, dans certaines circonstances, le pouvoir de tirer et de donner la mort.
Et si demain on ajoute à cela une présomption de légitime défense lorsqu’un policier utilise son arme, alors il faut sérieusement se demander quel message nous sommes en train d’envoyer.
Et là-dessus, je vais dire les choses telles que je les ressens.
Quand je regarde les personnes tuées lors de refus d’obtempérer ces dernières années, je constate que beaucoup viennent des quartiers populaires et que beaucoup sont perçues comme noires ou arabes.
Nous voyons les noms.
Nous voyons les visages.
Nous voyons les quartiers.
Nous voyons les familles.
Et moi, cela m’inquiète profondément.
Moi qui ai connu dans mon enfance les discriminations et les contrôles au faciès, et qui ai aujourd’hui un fils de 17 ans, je suis extrêmement inquiet de ce que peut devenir demain le rapport entre nos jeunes et la police.
Et c’est aussi de là que vient ma colère.
Parce que cette idée de présomption de légitime défense, elle ne tombe pas du ciel.
Il faut rappeler d’où elle vient.
Jean-Marie Le Pen la proposait déjà en 2007. Marine Le Pen l’a reprise ensuite. Le Front national l’a défendue pendant des années. Et aujourd’hui encore, elle figure dans le programme du Rassemblement national.
C’est aussi une revendication portée depuis des années par certains syndicats policiers.
Et aujourd’hui, cette idée est reprise par la droite et soutenue jusque dans les rangs macronistes.
Alors ce qui me met en colère, c’est aussi de regarder comment nous en sommes arrivés là.
Parce que notre propre camp politique a parfois participé à ouvrir cette brèche.
En 2017, c’est sous François Hollande, sous un gouvernement socialiste, qu’a été votée la loi Cazeneuve.
Pendant des années, on a reproché à la gauche d’être trop faible sur les questions de sécurité.
Et au lieu de répondre avec ce qui devrait être notre vision de la société, une partie de la gauche a fini par courir derrière la droite sur son propre terrain.
Au lieu de parler des causes, on s’est mis à répondre uniquement aux conséquences.
Au lieu de parler de précarité, d’éducation, de services publics, d’accompagnement, de prévention et d’inégalités sociales, on a progressivement repris une partie du vocabulaire, des raisonnements et des réponses sécuritaires de la droite.
Et à force de courir derrière la droite, la droite court derrière l’extrême droite.
Et à la fin, ce sont les idées de l’extrême droite qui avancent.
Regardez où nous en sommes aujourd’hui.
Une mesure défendue par Jean-Marie Le Pen il y a près de vingt ans est aujourd’hui votée à l’Assemblée nationale avec les voix du Rassemblement national, de la droite et d’une majorité des députés macronistes présents.
Et cette dérive ne s’est pas arrêtée à la loi Cazeneuve.
En 2021, lors d’une manifestation de policiers devant l’Assemblée nationale, Olivier Faure, Fabien Roussel et Yannick Jadot étaient présents.
Et lors de cette manifestation, le secrétaire général d’Alliance lançait : « Le problème de la police, c’est la justice. »
Alliance est un syndicat policier régulièrement décrit comme proche de l’extrême droite.
C’est ce syndicat qui, avec UNSA-Police, après la mort de Nahel en 2023, parlait de « hordes sauvages », de « nuisibles », disait que les policiers étaient « en guerre » et annonçait : « Demain nous serons en résistance. »
Et quand un syndicat policier emploie de tels mots, on est en droit de s’interroger : quelle conception a-t-il de son rapport au pouvoir politique ? Et comment réagirait-il demain face à un gouvernement dont il combattrait profondément la politique ?
Et pourtant, des responsables du PS, du PCF et des écologistes ont accepté de manifester dans un rassemblement où Alliance occupait une place importante.
Et je peux prendre un exemple ici, chez nous.
Le 31 janvier dernier, à Dijon, Alliance appelait à manifester.
Qui retrouve-t-on dans cette manifestation ?
Des représentants de la droite et de l’extrême droite.
Mais également Nathalie Koenders, maire socialiste de Dijon, présente avec son écharpe tricolore.
Et c’est précisément cela qui me met en colère.
Parce qu’à force de vouloir montrer qu’une partie de la gauche peut être aussi ferme que la droite sur les questions de sécurité, certains finissent par reprendre son terrain, ses mots et parfois ses réponses.
Et je veux être très clair : il ne s’agit pas d’être contre la police.
Nous avons besoin d’une police.
Mais nous voulons une police républicaine.
Une police qui respecte la loi et la déontologie.
Une police qui protège toute la population sans distinction.
Une police exemplaire, dans laquelle le racisme n’est jamais toléré.
Parce que la gauche devrait défendre une autre conception de la sécurité : agir sur les causes, combattre la précarité, les inégalités et l’abandon des quartiers, investir dans l’éducation, la prévention et les services publics.
Et voilà pourquoi je suis en colère contre ceux qui, à gauche, ont participé à cette fuite en avant sécuritaire.
Parce qu’aujourd’hui, c’est bien de venir manifester.
Il faut se mobiliser.
Il ne faut rien lâcher.
Mais la machine est déjà engagée.
Et demain, si de nouvelles familles perdent un enfant, un père, un frère, un oncle, un cousin, un neveu, ce sont ces familles qui resteront avec leur douleur.
Et les responsables politiques qui ont contribué, année après année, à rendre ces politiques possibles devront aussi regarder leur propre responsabilité.
Mais je voudrais terminer sur quelque chose de beaucoup plus personnel.
Moi, j’ai grandi dans un quartier populaire.
Et quand j’étais jeune, j’avais fini par banaliser certaines choses.
Les contrôles d’identité, je les avais banalisés.
Le tutoiement, je l’avais banalisé.
Certaines attitudes de policiers, je les avais banalisées.
Parce qu’on avait grandi avec ça.
Et quelque part, tant qu’on ne prenait pas une claque, tant qu’on ne se faisait pas violenter, on finissait presque par considérer qu’un contrôle s’était bien passé.
Avec le recul, je me rends compte à quel point ce n’était pas normal.
Et aujourd’hui, je suis père.
J’ai un fils de 17 ans.
Et vous savez quel discours je suis obligé de lui tenir ?
« Fiston, quand tu sors le soir, fais attention. Garde toujours tes papiers sur toi. Si tu te fais contrôler, même si tu considères que le contrôle est injuste, même si on te provoque, ne réponds pas. Ne réagis pas. Reste calme. »
Et comme beaucoup de parents, lorsqu’il sort le soir, je m’inquiète évidemment qu’il puisse lui arriver quelque chose dans la rue.
Mais je dois aussi lui apprendre comment se comporter face à la police pour éviter qu’une situation dégénère.
Et ça, en 2026, je refuse de considérer que c’est normal.
Je refuse que nos enfants grandissent avec les mêmes réflexes que ceux que nous avions lorsque nous étions jeunes.
Parce qu’en plusieurs décennies, nous aurions dû avancer.
Alors oui, il faut dénoncer.
Mais il faut aussi proposer autre chose.
Et c’est pour cela que La France insoumise propose de refonder profondément notre police.
Nous voulons une police républicaine au service de la population.
Une formation des gardiens de la paix portée à deux ans, avec davantage de formation sur la déontologie, les discriminations et la relation avec la population.
Nous voulons une véritable police de proximité, implantée dans les quartiers, qui connaisse les habitants et que les habitants connaissent.
Nous voulons une doctrine de désescalade plutôt qu’une fuite en avant dans la confrontation.
Nous voulons le récépissé de contrôle d’identité pour lutter contre les contrôles au faciès.
Et lorsqu’il y a des violences ou des fautes graves, nous voulons un véritable organisme de contrôle indépendant.
Ça, c’est une autre conception de la sécurité.
Parce que vouloir réformer la police, ce n’est pas être contre la police.
Au contraire.
C’est vouloir une police digne de la République et digne de la confiance que nous plaçons en elle.
Mais au-delà de La France insoumise, au-delà des partis et au-delà de nos appartenances politiques, cette mobilisation concerne tout le monde.
Parce que les libertés publiques et l’égalité devant la loi n’appartiennent à aucun parti.
Nous voulons les mêmes droits pour toutes et tous.
Nous voulons que chaque citoyen puisse regarder un policier comme quelqu’un qui est là pour le protéger, et jamais comme quelqu’un dont il doit avoir peur.
Et nous refusons qu’au nom de la sécurité, on fasse entrer dans notre droit des mesures qui risquent d’éloigner encore davantage une partie de la population de sa police.
Alors aujourd’hui, je suis venu avec de la tristesse.
Je suis venu avec de la colère.
Mais je veux surtout repartir avec de la détermination.
La détermination de ne pas laisser faire.
La détermination de défendre nos libertés.
Et la détermination de faire en sorte que demain, nos enfants n’aient plus à apprendre à avoir peur de ceux qui sont justement chargés de les protéger ».


